coach en orthographe
coach en orthographe
Pourquoi s’en prendre à ce petit animal sauvage déjà plutôt mal loti et mal aimé ?

Mais surtout pourquoi parle-t-on de la chauve-souris dans un blog consacré à l’orthographe et à la langue française ?

Parce que cet animal a été orthographiquement modifié en 1990. Même si personne ne l’a su à l’époque, si personne ne s’en est rendu compte pendant plus de trois décennies, les effets de cette manipulation devraient se faire sentir dans les mois qui viennent… Et les premières victimes seront nos petits chérubins gentiment assis sur les bancs de leur école !

Comment cette petite bête a-t-elle été orthographiquement modifiée ?

Par ce qu’on appelle les recommandations concernant les rectifications de l’orthographe de 1990. Leur objectif premier était de simplifier la langue française et de corriger quelques-unes de ses anomalies. Il a alors, par exemple, été proposé d’uniformiser certaines déclinaisons de mots : comme boursoufler qui pouvait finalement s’écrire boursouffler (avec deux f) pour se calquer sur la forme du verbe souffler. Pourquoi pas, en effet…

Ce comité de réflexion s’est aussi penché sur le sort du trait d’union. Et un bon nombre d’entre eux ont été supprimés :

  • porte-monnaie -> portemonnaie
  • tire-bouchon -> tirebouchon
  • pique-nique -> piquenique
  • week-end -> weekend (on reparlera de ce mot dans un article à venir…)
  • ET notre chère chauve-souris -> chauvesouris !!

Si les trois premières modifications ne nous choquent pas particulièrement — laissons de côté le cas de la quatrième —, rien ne vous paraît bizarre chez la chauvesouris ?

Rappelez-vous, dans votre enfance, votre instituteur (ou votre institutrice) vous a très certainement dit (et répété) cette phrase magique : « Lorsqu’il est précédé d’une voyelle, le s se prononce… [z]. »

Si on applique cette règle ancestrale à la lettre : notre gentille chauve-souris, grâce à ces simplifications, devient une horrible chauve[z]ouris.

Mettons-nous dans la peau d’un professeur des écoles, quarante ans après celui dont nous venons de parler. Même école, même poste, même mission : apprendre l’orthographe aux enfants. Comment va-t-il aborder le cas de la transformation de la chauve-souris ?

Il doit apprendre à ses élèves la règle du s précédé d’une voyelle. Il va l’expliquer aux enfants, leur donner des exemples :

- Les enfants, rappelez-vous de la règle du s précédé d’une voyelle, que nous avons vue il y a quelques jours… Comment le prononce-t-on ?
- [z], Monsieur, répondent les enfants en chœur (oui dans cette classe, ils sont tous très attentifs !).
- Vous pouvez me donner des exemples ?
- Maison !
- Oui.
- Magasin !
- Oui.
- Chaise !
- Très bien. Bravo, les enfants. Je suis ravi, vous avez bien compris cette leçon. C’est maintenant l’heure de la récréation. En rentrant, on apprendra une nouvelle poésie.

Et au retour de la récré, le professeur annonce que les élèves vont apprendre une poésie de Robert Desnos : La Chauvesouris. Il demande à Louise, au premier rang, de lire la poésie à haute voix pour ses camarades.

Il lui tend le livre. Louise prend sa plus belle voix et commence :

- La Chauve[z]ouris, de Robert Desnos.

Tous les enfants éclatent de rire.

- Eh Louise, c’est pas parce que t’as perdu tes dents de devant que tu sais plus ce que c’est qu’une chauve-souris ?! se moque Quentin, son voisin de table.
- Mais, Monsieur, c’est écrit la Chauve[z]ouris. On a revu ce matin la règle du s derrière une voyelle, ça se dit [z]. Et toc, rétorque-t-elle à son voisin.
- Ah… tu as raison et tort à la fois. Je vais donc devoir vous parler des rectifications de l’orthographe… En 1990, des rectifications de l’orthographe ont été proposées afin de corriger certaines anomalies accumulées au fil des siècles et pour aider les enfants dans leur apprentissage du français.
- C’est super, Monsieur !
- Oui, ça partait d’un bon sentiment. Mais comme le dit Monsieur Pivot… Vous savez qui est Monsieur Pivot ?
- Oui, le Monsieur de la dictée super difficile !
- Oui, c’est à peu près ça… C’est un grand expert de l’orthographe. Et bien, en 1990, il faisait partie de cette commission qui a réfléchi à la façon de simplifier l’orthographe. Et il a expliqué, hier à la radio*, que les réflexions ont porté sur « le pluriel des noms composés, l’accent aigu, l’accent grave, on double les consonnes ici ou là, etc. Et ça a été très bien fait. » Ensuite, il a raconté comment les choses se sont passées : « Et puis, comme toujours dans les commissions, il y a des ultras ! Et d’un seul coup, on s’est attaqués au trait d’union. Les traits d’union ont tremblé. On en a supprimé quelques-uns, d’autres ont résisté. À la fin, même, d’un seul coup, il y a un grammairien qui a dit : "L’accent circonflexe, il ne sert pas à grand-chose, supprimons-le." Le a et le e, qui sont deux voyelles très fortes, on n’a pas pu y toucher. Mais le i et le u, qui sont deux voyelles modestes, un peu fragiles, et bien, elles ont dû céder sous la poussée des barbares […] On a supprimé l’accent circonflexe sur le u, mais avec des exceptions. Donc […] on a simplifié, mais en même temps, en compliquant. »
- C’est bizarre de simplifier en compliquant !
- Un peu, oui… répond le professeur, un peu impuissant... Autrefois, la chauvesouris s’écrivait chauve-souris, avec un trait d’union. Quand on apprenait à l'écrire, on avait l’habitude d’en rire de cette souris chauve. On disait aux enfants que c’est pour cela qu'on raconte que les chauves-souris essayent d’attraper les cheveux, parce qu’elles n’en ont pas justement. Et qu’elles cherchent à se constituer une perruque…
- Trop drôle !
- Oui, mais, moi, comment je dis ? reprend Louise agacée par son erreur. En enlevant le trait d’union, ils ont aussi décidé de changer la prononciation ?
- Heureusement que c’est pas un animal domestique, s’écrie Quentin, toujours à la recherche de la bonne blague pour faire rire la classe. Sinon elle répondrait pas si on se mettait maintenant à l’appeler chauve[z]souris. Vous imaginez : « Chauve[z]souris, aux pieds ! » Elle saurait même pas que c'est à elle qu'on parle !

Évidemment, cette remarque a eu l’effet escompté et Quentin est fier comme un paon.

- Bonne analyse, répond le professeur amusé. Eh bien, Louise, il faut continuer de prononcer ce mot chauve[s]ouris. Comme tu l’as toujours fait.
- Mais c’est pas juste ! Alors je vais plus savoir quand je dois dire [z] comme normalement et quand je dois dire [s], en faisant comme si la règle n’existait pas… C’est compliqué…
- Oui, Monsieur, elle a raison. En quoi ça nous aide d’écrire le mot chauvesouris tout attaché ?

Le proverbe serait-il vrai quelquefois… La vérité sortirait-elle parfois de la bouche des enfants ?

*Interview sur France Inter, Le Téléphone sonne, du 10 février 2016

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